Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
asoliloque.overblog.com

Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (12) : Les Amoureux anonymes

Publié le 13 Novembre 2013 par Asoliloque in écriture, hors-champ, manque

 

Les Amoureux anonymes

 

 

On se déplace dans les couloirs comme une bête blessée, on aimerait se dire que c'est un jeu, mais il faut se rendre à l'évidence, on ne saurait faire autrement que se décomposer sur le linoléum poisseux. Les lumières aveuglent, cliniques, on se croit toujours à l'hosto.

C'est devenu une habitude, on évite les miroirs. Pas par complexes excessifs, ça fait longtemps que la question a été réglée de ce côté-là, mais parce qu'on ne se reconnaît pas. Le spectacle est anonyme, salut toi, que fais-tu chez moi ? Tu as mauvaise mine.

Quand vous voyez le corps, vous ne voyez rien. Un costume de scène, juste un déguisement imposé.

On s'ausculte quand-même, la nuit a été rude, les rêves se sont succédé, dans un redoutable éloge à la répétition. On meurt, elle meurt, on la tue, elle nous tue, c'est au premier qui tend la lame. Parfois, elle disparaît seulement, lassée de cette lutte interminable, elle se drape dans son ennui et s'échappe par un trou de mémoire.

Quand on a ouvert les yeux, on avait ce goût-là dans la bouche. Il n'y a que le sang pour avoir une saveur aussi âcre. Puis on se rend compte qu'on est couvert de griffures. Comme le lit est vide, on est bien forcé de se convaincre qu'on se les est faites soi-même. Les rêves font autant de dégâts que le reste.

Ça va bien finir par passer, ça va bien finir par passer, c'est quand que ça passe ?

On voudrait se retourner comme un gant, l'intérieur à l'extérieur, l'extérieur à l'intérieur, ça ferait prendre l'air aux ulcères, ça garderait les larmes en vase clos.

La douleur étend ses jambes sur la table basse, elle nous regarde, n'hésite pas bien longtemps entre la compassion et la pitié, elle se demande sans doute ce qu'elle nous fera subir aujourd'hui. Elle serait bien capable de nous ressortir un de ses paquets de cigarettes de sous un canapé. Ou un vêtement abandonné au fond d'une armoire, un bijou au fond d'un tiroir, un souvenir au fond de notre cerveau malade. Elle a beaucoup d'idées, la douleur.

Pour la chasser quelques minutes, il faut s'occuper. A tout prix. N'importe comment. On mange, on lit, on regarde, on écoute pour passer le temps. On a lu quelque part que les psychotiques ne supportent pas les temps morts, qu'il leur faut les combler quitte à réaliser des actions absurdes, sous peine de salement angoisser. Étrangement, on a moins envie de s'en moquer.

Comme rien ne nous intéresse, on passe d'une chose à l'autre, dans une marelle endiablée, finalement on est conforme au mal du siècle, rien foutre en brassant de l'air. On regarde les gens concentrés avec beaucoup de curiosité. Ça t'intéresse ? Oui ! Je veux dire, plus de dix minutes ? Évidemment. Comment tu fais ? Pourquoi tu y arrives ? Tu n'as pas l'impression que tu vas mourir ? Non. Et elle ? Qui ça ?

Il ne faut pas leur en vouloir, ils ne la connaissent pas, alors ils peuvent continuer de s'occuper sans avoir l'impression de gaspiller leur temps. C'est surtout ça qui bouffe le ventre, se dire que la vie passe, et que tout ça, c'est du temps perdu, pendant qu'elle est loin, le sablier se vide par poignées, on panique, on tourne en rond à en avoir la nausée, on se mord les dents. Il existe peut-être un club des amoureux anonymes, on l'on explique que ça fait six mois que l'on combat le manque sans se jeter par la fenêtre, après on nous applaudit et on a un badge. Il y a plein de badges entassés dans l'entrée.

Mais on ne rentre pas, pour éviter les dîners en tête à tête avec la douleur. On suit des amis en ville, on les appelle comme ça faute de mieux, certains en sont, d'autres comblent les trous. En tout cas, ils parlent, ils parlent, on devrait s'intéresser à ce qu'ils disent, quand-même ils refont le monde. Encore faudrait-il qu'il existe toujours. Chacun se bat pour conquérir sa part d'attention, on essaye un peu au début, retrouver au détour d'un regard le sien ce n'est jamais le sien on renonce on sombre à l'intérieur pendant qu'ils s'épuisent. On n'a plus les forces nécessaires, essayez de me faire le moins de mal possible, la coupe déborde déjà rien qu'avec moi. On s'écoule sous la table, on est une éponge qui attire chaque émotion parasite avant de la faire ressortir sale et humide. On cache que les mains tremblent et que les dents claquent, jouer la partition, musicien médiocre mais bonne imitation de la statue de cire.

Mais elle finit par le remarquer. Elle n'est pas elle, et ne s'en cache pas. Elle ne sait pas trop quoi faire, elle pense sans doute qu'il n'y a rien à faire. Elle remplit les verres délicatement, nous emmène dehors, fuyant la fureur des joutes verbales et enfumées.

Elle parle doucement et se fiche de ne pas être entendue.

Elle a trop de cheveux pour qu'ils soient tous à elle.

Elle a des doigts fins et des yeux en double.

 

 

Commenter cet article