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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Hors-champ (11) : Des Cordes à noeuds et des colliers de perles

Publié le 8 Novembre 2013 par Asoliloque in hors-champ, écriture, manque

 

Des Cordes à noeuds et des colliers de perles

 

 

Le lendemain, on se lève sur des ruines. On a dormi, c'est inscrit, le corps reconnaît les faits, il peut témoigner. Mais on est épuisé, parce qu'il est impossible de se reposer avec cette rage sourde qui reste emmurée dans la poitrine. Dès le réveil, on sait qu'on n'accordera ni ne rendra rien à personne. Sans elle, aucune activité n'est digne d'intérêt, point. On ne peut pas se changer les idées quand elles ont toutes foutu le camp.

On traîne son enveloppe d'infirme, prêt à retourner jouer la comédie. Ils n'y sont pour rien, tous, ils vivent et s'agitent, ils aiment aussi sans doute, même s'ils ne préfèrent qu'étaler leur laideur. Il ne faudrait pas qu'on les soupçonne d'être sentimentaux, c'est que ça se paye, la faiblesse, ça se reproche, de pas vouloir participer. Comment, vous refusez de produire ? Il faut produire, c'est le bonheur, on vous dit ! Tant qu'on produit, on oublie. Puis on se reproduit, pour oublier aussi.

Certains ne veulent pas oublier. Ils prennent tout dans la gueule, sans le filtre cynique de la réalité fade. Un glissement de tissu leur touche le cœur, un sourire ou une larme les laissent par terre, en plan au milieu du trottoir. Ils sont moqués, quelle vulgarité, des gens qui ressentent !

On en croise quelques uns, on le sait, on le sent, ils ressentent. Même leurs photos sont différentes. En couple, ils arrivent à se regarder comme si l'avenir en dépendait mais repoussent quand-même la mièvrerie. Leur bonheur est d'une mélancolie et d'une beauté furieuses. Ils sont souvent à la terrasse d'un café, ils sourient pour eux et non pour l'objectif, ce qui n'est pas une mince nuance.

On les regarde, on les envie, on les jalouse à crever, mais on les hait moins que ceux qui ont renoncé.

Le programme de la journée est toujours identique, même si l'on aimerait se convaincre du contraire : chercher les traces de sa présence. Le manque est le meilleur des fétichismes, il transforme les sens en radars nostalgiques. Et c'est un éclat de voix, une brisure de poignet, une échancrure, des cheveux qui s'égarent sur une épaule, une odeur qui prend le même chemin, une cambrure de hanche, une couleur de jupe, des mots assemblés de telle façon, une manière d'éplucher les mandarines, de se plaindre, de rire, de crier, de chuchoter sous les platanes. Rien que des illusions, un mausolée de souvenirs calqués sur des inconnues prises au hasard, sélectionnées miraculeusement pour avoir, l'espace de quelques secondes, partagé la plus belle des postures, la sienne.

On voudrait les garder un peu plus, oui je sais que vous n'êtes pas elle, mais vous ne voulez pas faire semblant ? Pardonnez-moi, elles ne veulent pas, elles nous prennent pour un fou. La plupart du temps, on ne demande même pas, on laisse filer. On ne peut pas les haïr non plus.

Ne pas oublier de desserrer la mâchoire toutes les vingt minutes, sous peine de migraine. Rester sage. Ne pas en vouloir aux autres d'être inutiles et médiocres. Essayer de ne pas s'en vouloir pour les mêmes raisons.

On marche, on suit la ligne, les lignes colorées, numérotées, alphabétisées, ça hypnotise, la routine, c'est l'antidote social au désespoir. Vous n'avez pas à réfléchir, souffrez en silence, vous voyez bien que vous y arrivez. C'est comme avec l'alcool, on se rend compte qu'on sait tout faire même au fond de la brume. Suffisamment bien en tout cas pour ne pas élever les soupçons. Ce serait tentant de dramatiser, de tout vomir là, devant, de s'ouvrir le bide sans prévenir. Voilà ce qu'on est désormais, de la bile, de la bile malhabile.

Mais on se retient, car l'hypothèse du martyr fatigue. On voudrait qu'elle-seule puisse s'en rendre compte, pas besoin de faire une scène en public. Regarde-moi ! Je ne t'en veux pas mais regarde quand-même !

Elle ne regarde pas parce qu'elle n'est pas là. Les gares sont immenses, les rues sont immenses, les appartements, les chambres, les lits sont immenses quand ils sont dépossédés de leur seul point d'ancrage dans le monde. On a de l'espace à ne savoir qu'en foutre et des cadres vides accrochés aux murs.

Alors on la recherche partout, au fond des livres, au fond des verres, dans des chansons qu'on croirait écrites pour nous, parce que les plus belles œuvres ont toujours été faites pour nous (sinon, quel intérêt ?). La vie devient un test de Rorschach géant et permanent. Vous voyez quoi, là ? Elle. Et là ? Elle. Mais enfin, c'est un cendrier ! C'est votre point de vue. Vous êtes monomaniaque. Vous êtes très ennuyeux.

On ne se satisfait bien que d'une chose, la fidélité dans l'obsession. On se trouve d'une remarquable justesse morale, on sait que l'on a raison. On se le répète, tu as raison, tu as raison, tu as raison, mais tu es tout seul, rentre plutôt à la maison.

Tout le monde souffre ? Tout le monde a des yeux, ce n'est pour autant que chacun sait s'en servir. La douleur, pareil. Il faut la tenir au chaud, savoir remonter ses couvertures, la border et lui raconter des histoires. Des histoires où ça marche, où la chaîne des causes et des conséquences forme une corde à nœuds bien nette, et non un collier de perles qui se répand sur le carrelage. Elle aime ça, la douleur, qu'on lui dise comment ça se passait sans elle. C'est l'inverse d'une amante jalouse, elle se réjouit de tout savoir.

Ainsi gonflée de ces multiples informations, de ces éclats de boule à facette existentielle, elle pioche dans son petit sac à réminiscences pour nous les cracher dessus comme des noyaux de cerises. Tu te rappelles de ça ? Et de ça ? Et cette grâce infinie, c'était quelque chose, hein ? Tu le vois, au moins, le bon gros gouffre que je t'ai aménagé pour dormir ce soir ?

On le voit. On le voit toujours.

Le corps reconnaîtra les faits, le corps pourra témoigner.

 

 

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