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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Détroit : Horizons, les braises incandescentes sont encore sous la cendre froide

Publié le 29 Novembre 2013 par Asoliloque in critique, musique, album, détroit, noir désir, cantat, humbert, rock, horizons

Groupe : Détroit (Bertrand Cantat, Pascal Humbert)

Album : Horizons

Année : 2013

Genre : Rock, chanson française

 

Critique : Je ne pensais pas faire un article. Je m'étais même promis de ne pas en écrire un pour la sortie de cet album. Parce que trop de choses brassaient autour, parce qu'il était impossible de faire comme si de rien n'était, parce qu'il est toujours difficile de faire la distinction simple et parfaite entre l'artiste génial et la pourriture, parce que si le retour de Cantat en musique était inévitable et même souhaitable, j'avais trouvé d'un très mauvais goût sa « confession » dans les Inrocks.

 

Ainsi, quand je me suis plongé dans Horizons, j'étais logiquement pris, comme beaucoup d'auditeurs, dans ce flux de contradictions. Je n'avais pas envie d'assurer le service après-vente, en défendant quoique soit, en replongeant dans les luttes interminables entre les pro et les anti. Chacun a tort, chacun a raison, on ne ramène pas les morts. Alors j'ai essayé de faire l'impasse de tout ça le temps de l'écoute, et au fur et à mesure, j'ai été obligé de me rendre compte qu'Horizons est juste un putain d'album.

 

Cantat et Pascal Humbert ont travaillé longtemps dessus, discrètement, et pourtant, difficile de ne pas y voir la prolongation de Noir Désir, dont le dernier et miraculeux album, Des Visages des figures, avait constitué l'acmé avant la chute. Loin de moi l'intention de nier l'apport des ex-musiciens de Noir dez, ni celui d'Humbert dans le projet Détroit. Mais il faut bien reconnaître que quand Cantat passe, il laisse une trace poétique et musicale si importante que les autres sont forcément condamnés à faire avec.

 

« Je peux gravir pour toi les sommets de l'ivresse
Et ramper en silence dans les tranchées de boue

Aussi longtemps que Mona Lisa
Peut garder son sourire de caresse »

 

Horizons est un album noir, comme on pouvait s'en douter, on retrouve multitude de sujets qui ont marqué Cantat pendant ces années, notamment la prison, mais il serait dommage de limiter l'écouter à une recherche scrupuleuse des éléments biographiques, et d'aller fantasmer chaque rime. Comme du temps de Noir dez, chaque phrase a des dizaines de sens, donc il sera toujours possible d'y bâtir des polémiques, des délires de percussion, que sais-je encore.

 

L'album se veut majoritairement doux, fait majoritairement de ballades où les instrumentations discrètes et toujours admirables permettent de mettre la voix de Cantat en avant, qui n'a presque pas bougé d'un iota depuis toutes ces années. Ma Muse donne le ton dès le début, avec le retour des constructions homonymiques (« ça m'amuse que tu sois ma muse »), un chant lent, presque parlé, et nous plonge dans un état semi-léthargique dont on ne sortira qu'à des brèves occasions. Ouverture acoustique, état d'écoute totale, pendant que le morceau monte en puissance. Idem sur Glimme in your eyes, en passant dans la langue de Shakespeare.

 

Mais c'est probablement avec Ange de désolation qu'on bascule dans quelque chose d'autre, qu'on perd ses certitudes de noirdésien convaincu. Musicalement, surtout, avec des sonorités de guitare électrique que nous n'avions jamais connu du temps du groupe bordelais (quelques similitudes avec la guitare de Manu Chao sur Le Vent nous portera, à la limite). Le texte, lui, est juste incroyable de beauté, d'une simplicité qui n'a n'égale que sa gravité, même s'il suscitera un tas d'interprétations (« Dans leur panier à ordures il y aura cinq cent dix versions pour engraisser les porcs »), notamment sur l'identité de l'ange.

 

« Dis-moi, te souviens-tu des splendeurs nocturnes et des rires fous ?
Et dans l'iris, plantés comme des poignards, des éclats de vie rien qu'à nous »

 

Horizon que je connaissais déjà, rappelle beaucoup Nous n'avons fait que fuir ou L'Europe dans son rythme de paroles, ses déclamations violemment articulées, et cette tempête qui arrive au bout de 3 minutes, sous les cris tribaux chers à Cantat qui lui ont valu bien des opérations des cordes vocales, avant un dernier retour au calme. Droit dans le soleil, premier morceau dévoilé avant l'album, a déjà fait couler beaucoup d'encre sur la signification de ses paroles, mais s'inscrit dans la tradition des ballades noirdésiennes, d'une sobriété très classe.

 

Le premier (et seul) vrai morceau rock est assurément Le Creux de ta main, permettant de réveiller l'état langoureux dans lequel on se lovait depuis le début de l'album. Rappelant un peu Un jour en France dans son thème musical (mais en bien plus sympa), cette chanson aurait tout à fait eu sa place sur 666667 Club, quant à l'harmonica, c'est exactement le même qu'à l'époque d'Aux Sombres héros de l'amer, totalement indispensable. Le Creux de ta main nous laisse entre de bonnes... mains pour la fin de l'album, abritant Sa Majesté, rappelant L'Incendie sur Des Visages des figures, Null and void, un retour à l'anglais bien venu, et enfin Avec le temps, reprise de Léo Ferré.

 

L'histoire de Cantat/Noir Désir avec Ferré est longue. Un de leurs plus beaux morceaux, Des Armes, est une mise en musique du poème éponyme de Ferré. Pour le reste, les influences sont nombreuses. Ainsi, ce n'est pas surprenant de retrouver une nouvelle reprise. Mais celle-ci vient tellement taper où ça fait mal, résonne tellement avec l'histoire de Cantat (« et on se sent floué par les années perdues ») qu'on n'arrive plus à faire abstraction. Et l'on trouve le morceau magnifique, et on culpabilise de le trouver plus beau et triste parce qu'il est « vrai ». Peut-être est-elle là, l'indécence, la nôtre, celle des auditeurs.

 

Mais tant pis, je me sens de faire avec, parce que cet album me fait un bien terrible, et que je doute qu'il fasse tellement plus de mal à celles et ceux qui ont souffert de Cantat. Détroit continue à sa manière l'histoire de Noir Désir, une histoire musicale et poétique, une histoire tordue et dramatique, une histoire où le meilleur a été bouffé par le pire. Nous n'irons rien pardonner, nous n'avons pas à le faire.
Profitons de cet album, si nous y parvenons, et puis nous verrons bien.

 

« A la galerie, j'farfouille dans les rayons d'la mort
Le samedi soir quand la tendresse s'en va toute seule »

 

L'album en écoute

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