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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Alabama Monroe : La grâce du mélodrame

Publié le 21 Novembre 2013 par Asoliloque in film, critique, cinéma, drame, musique, folk

Titre : Alabama Monroe

Réalisateur : Felix Van Groeningen

Année : 2013

Casting principal : Johan Heldenbergh, Veerle Baetens, Nell Cattrysse...

 

Synopsis (allociné) : Didier et Élise vivent une histoire d'amour passionnée et rythmée par la musique. Lui, joue du banjo dans un groupe de Bluegrass Country et vénère l'Amérique. Elle, tient un salon de tatouage et chante dans le groupe de Didier. De leur union fusionnelle naît une fille, Maybelle...

 

Critique :J'aurais pu ne jamais voir ce film (comme beaucoup, vous me direz). La Merditude des choses, le précédent film de Felix Van Groeningen, m'avait en effet largement déplu pour tout un tas de raisons. J'avais trouvé le film d'une laideur et d'une vulgarité assez effrayantes, d'une lourdeur qui masquait totalement les envolées poétiques pourtant présentes sous l'épais flot de bière tiède. Aussi, je n'étais pas franchement emballé à l'idée de refaire une plongée en compagnie de ce réalisateur. Mais une amie (la même qui m'avait recommandé La Merditude des choses, ce qui prouve qu'il faut toujours faire confiance plusieurs fois aux personnes qui le méritent) m'a menacé de maintes représailles si je ne posais mon cul derrière l'écran diffusant Alabama Monroe. Grand bien lui en a fait.

Alabama Monroe a pourtant beaucoup de similitudes avec La Merditude des choses, c'est comme si Van Groeningen avait poli un joyau auparavant resté dans une cave boueuse. On retrouve cette galerie de personnages barrés (difficile de ne pas voir les membres du groupe comme les frères dans La Merditude), ces phases d'humour très réussies (malheureusement trop chargées dans le précédent film), et surtout cette naïveté, cette candeur, cette finesse d'écriture (encore une fois gâchée par le passé) qui mènent à une profonde tendresse, une humanité débordante de ses personnages. Mais assez parlé de La Merditude des choses, pleins phares sur Alabama Monroe.

La vie est rarement intéressante parce qu'elle se déroule dans l'ordre. Aussi, comme l'art le permet, autant la raconter en modifiant la chronologie. Comme Amélie Nothomb décrit son livre Journal d'hirondelle, « c'est une histoire d'amour dont les bouts auraient été mélangés par un fou ». Didier et Elise s'aiment avant de se connaître, se quittent avant de se rencontrer, se retrouvent avant de se perdre. Ce couple miraculeux, dans la fusion comme dans l'explosion, est sans doute ce que peut faire de mieux le cinéma. Rarement aura-t-on vu un mélodrame (littéralement un drame avec des mélodies) porter aussi bien son nom, exprimer si parfaitement et si profondément la relation de deux personnages.

Didier se représente le rêve américain tel qu'il était vu à l'origine par les poètes, avant qu'il soit discrédité par les générations d'investisseurs véreux, rêvant de Manhattan pour faire fortune, jusqu'à nos chers traders actuels bavant sur Wall Street. Non, Didier voit cette Amérique sauvage, où est née la plus belle musique du monde, où des gens perdus sur les routes, sans attaches, se retrouvent autour du feu pour faire jaillir des étincelles de leurs guitares. La bluegrass (probablement mon genre musical préféré), cette alliance de cordes (banjo, guitare, violon, contrebasse, mandoline) d'une pureté inégalable, est l'incarnation de l'acoustique, de la chaleur humaine. Rien n'a été inventé depuis de plus efficace pour rapprocher les âmes et les corps.

C'est forcément grâce à cette musique qu'il rencontrera Elise, dure et sublime, sa vie amoureuse gravée sur le corps, bientôt métamorphosée en Dolly Parton, et tout au long du film, la musique viendra marquer les moments les plus importants, les plus beaux, mais également les plus pathétiques, comme ce discours tragique d'inutilité (bien que pas forcément faux, dans le fond) prononcé à l'issue d'une chanson, devant une salle comble. La musique n'est pas là pour adoucir les mœurs, mais pour servir d'écrin à la vie. Cette vie, si difficile à gérer hors de la salle de concert, avec ses petits drames et ses désespoirs immenses. L'amour le plus intense du monde ne peut les éviter. Même la musique en est incapable. Et si la musique ne peut pas quelque chose, alors rien ne peut...

Dès lors, comment se reconstruire, quand on a vécu un rêve, et que ce rêve concret est devenu cauchemar concret, pour la simple raison que l'existence est d'une froideur incalculable et que même si l'on souffle en permanence sur les braises, elles s'éteignent quand-même ? Face à ces désespoirs immenses, Didier se réfugie dans le pragmatisme le plus intransigeant, tandis qu'Elise, de son côté, de plus en plus opaque, privilégie la voie du spiritisme, sans vraiment en faire un axiome infranchissable, faute de vraiment mieux.

Mais au final, quelque soit la direction, qu'on soit croyant ou profondément athée, qu'on pense que quelque chose nous attend après ou rien que les vers, il reste ce silence assourdissant, cette impuissance insupportable, cette impression que quoi qu'on fasse, on ne se cognera qu'à cette satanée solitude, ce non-sens absolu. On pourrait croire qu'Alabama Monroe va terminer sa descente aux enfers au fond, terrassé par un espoir trop grand pour lui. Ce serait sans compter la scène finale, d'une grâce à faire chavirer les cœurs les plus endurcis, peut-être (forcément?) la plus belle qui m'ait été donné de voir au cinéma, venant évidemment remettre la musique au centre, comme si elle n'avait jamais quitté les lieux.

Une musique qui à défaut de sauver la vie, peut la rendre plus supportable. Ce film en est le dépositaire.

 

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