Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
asoliloque.overblog.com

Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (53)

Publié le 29 Octobre 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

Samedi

Une fois de plus, le Simple d'esprit est plein. Octaves sanguines a permis de doubler les recettes du samedi soir, c'est pourquoi le patron offre désormais des tournées gratuites à toutes les personnes que je désigne, à savoir Euclide, Nora, Julia, et moi-même, attendant le retour de ma muse et de ses compagnes de miracle. A voir Anna aussi investie sur scène (c'est une expression, elles continuent de jouer à côté des toilettes), j'en oublierais presque que j'ai failli la perdre de la manière la plus concrète possible.

Souvent, dans les chambres d'enfant, on trouve des attrape-cauchemars, ces anneaux avec un filet au centre et des plumes qui pendent. Ils sont censés laisser passer les beaux rêves, et retenir les mauvais pour les faire brûler aux premières lueurs du jour. Pour en avoir eu un très longtemps, je confirme que ça ne marche absolument pas. Anna agit de même avec la mort : elle laisse la vie la traverser pour se battre en tête à tête avec la Grande Faucheuse, puis lui règle son compte. Ainsi, quand je l'ai avec moi dans la chambre, si je n'évite pas les cauchemars, j'ai moins envie de rendre l'âme. Juste de lui offrir.

Quelques heures plus tard, nous quittons le bar, parce qu'il arrive que les bars ferment. Je dois me rendre à l'évidence, je me sens affreusement bien.

 

Dimanche

Ce matin, en me réveillant, je sais qu'Anna est dans le lit avec moi, l'angoisse si fréquente de sa disparition n'est pas venue se frotter à moi en ronronnant. Vu ce que nous avons bu hier, ce n'est pas non plus étonnant qu'elle ait renoncé à un départ en douce. La tête me tourne encore un peu quand le téléphone sonne. Décidément, il va falloir que je débranche ce machin.

Anna grommelle, peste contre ces gens qui ne respectent pas ceux qui décuvent, je me lève pour répondre, sait-on jamais.

- Yann Pravac ?

- Euh, oui.

Cette fois, je suis sûr que ce n'est pas pour m'annoncer la mort d'Anna, elle vient de me rejoindre, vêtue d'une vieille chemise froissée, ses yeux immenses alourdis par le sommeil.

- C'est Laure Silage à l'appareil. Votre ami Euclide m'a remis votre manuscrit.

- Oui...

- Je pense qu'il est très intéressant. Il y aura peut-être quelques modifications à effectuer, sous votre regard, bien entendu, mais nous aimerions bien l'éditer. C'est pour ça que je vous appelle si tôt, navrée que ça tombe un dimanche, mais on ne voulait pas que vous alliez voir la concurrence entre temps.

Elle laisse échapper un petit rire que je n'accompagne pas, incapable de réagir dans un sens ou dans l'autre. Mon livre va être édité. Des gens vont le lire.

- Je vous propose qu'on se voit la semaine prochaine, disons mardi ?

- Carrément. Je veux dire, oui, merci. A mardi.

- Bonne journée, Yann.

Et elle raccroche.

- Est-ce que ça va ?

Étant donné que je dois faire à peu près la même gueule que si on m'avait accusé d'avoir tué toute ma famille, Anna s'inquiète un peu.

- Ils veulent sortir mon livre. Euclide l'avait filé à une éditrice. Apparemment, ça lui a convenu.

- Excellent ! On va pouvoir recommencer à picoler !

Anna m'embrasse avant d'aller chercher une bouteille de gin.

- Tu ne t'arrêtes donc jamais ?

Elle m'adresse un grand sourire, tout en ramenant deux verres.

- C'est de ta faute, si tu voulais me délivrer de l'alcoolisme, fallait pas écrire de livre.

 

Après tout, maintenant que j'ai retrouvé la foi, je peux bien faire l'impasse sur mon foie.

Commenter cet article