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Des déesses, des diablesses, des petits monstres magnifiques...

Journal de Sisyphe (49)

Publié le 9 Octobre 2013 par Asoliloque in écriture, journal, sisyphe

Vendredi

 

Il n'est finalement pas si compliqué d'oublier tous ses réflexes de survie, il suffit de crever de trouille. Je ne mange pas, je ne dors pas, je ne pisse pas, je guette simplement les réactions potentielles d'Anna.

Comme l'angoisse ne protège pas de l'ennui, j'improvise une danse solitaire en tournant en rond. J'attrape un tas de magazines reposant sur une table basse. Ils sont suffisamment récents pour y apprendre que Lady Di est morte ou que les États-Unis viennent de se faire amputer de deux tours à Manhattan.

Je m'autorise une petite balade dans le couloir afin de me dégourdir les jambes car je sens qu'elles sont entrain de perdre la tête à toujours effectuer le même déplacement circulaire. Je croise une jolie rousse qui m'adresse un sourire compatissant, auquel je réponds d'un hochement de tête. Nous savons l'un comme l'autre que nous ne sommes pas là pour admirer les tapisseries ou profiter de la cuisine, que nous avons chacun derrière les murs une personne qui explore les limbes, et qui doit trouver toute seule le chemin de retour. Nous sommes réunis sous le sceau de l'Impuissance.

J'étais brièvement sorti avec une rousse, un peu avant de connaître Agathe. Adepte des relations musclées, elle s'était mis en tête de me mettre des pains lors de nos ébats. Le masochisme psychologique me suffisant amplement pour ne pas en rajouter sur les séquelles physiques, j'avais été contraint de mettre un terme à notre histoire. J'avais alors appris qu'il est tout à fait possible de se sentir aussi misérable quand on largue quelqu'un que quand on est largué, d'autant plus que dans le second cas, on peut au moins se convaincre qu'on a le rôle le plus noble.

 

Évacuant ces souvenirs qui ne me seront pas d'une grande utilité, je retourne au chevet d'Anna. J'ignore si cette excursion a eu un quelconque effet mais un instant plus tard, une voix me brise la nuque :

- Il me faut une cigarette.

Cette voix, autant le préciser, est celle d'Anna, et l'adjectif pour la qualifier est, de manière assez logique, « comateuse ». Je me retiens de lui sauter dessus.

- Est-ce que ça va ?

- Je ne sais pas. Est-ce que j'ai l'air d'un légume ?

Des jeux de mots pourris me viennent à l'esprit, mais Julia m'a dit qu'il fallait que je laisse tomber, alors je m'abstiens.

- Je ne crois pas. Tu as mal ?

- Un peu au crâne. Mais j'ai toujours plus ou moins mal au crâne, alors bon.

- Ça va aller, maintenant.

Un petit silence vient s'insérer sournoisement à la suite de cette phrase.

- Pourquoi tu es venu ?

Je n'arrive pas à déterminer si c'est du reproche, de la surprise ou une simple demande d'explications.

- Tu pensais vraiment que j'allais te laisser toute seule ici ?

- Comment tu as su ?

- Un toubib m'a appelé, j'étais dans ton portable.

- Je vois.

- Je suis désolé.

- Oui.

Autant crever l'abcès tout de suite et en tirer les conséquences qui s'imposent.

- J'ai fait n'importe quoi, j'ai dit n'importe quoi.

- On peut dire ça.

- Je te l'ai dit, c'est pas en toi que j'ai pas confiance, c'est en moi. Pas moyen d'éviter la trouille, elle me bouffait tout le temps. Parce que je n'arrivais pas à comprendre pourquoi tu restais, tu aurais pu être avec qui tu voulais, n'importe qui. Parce que j'avais trop de chance, que je ne comprenais pas pourquoi ça durait. Parce que j'aurais pas pu supporter que tu disparaisses, alors il fallait que j'imagine le pire. Le masochisme est la seule solution que je trouve pour souffrir moins. Mais c'était du luxe tout ça, quand j'ai su que tu étais là...

 

Je n'arrive pas à continuer. Anna n'a pas cessé de regarder le plafond pendant que je me noyais dans mes explications vaseuses. Puis elle me répond d'une voix qui commence à retrouver ses intonations naturelles.

 

- Parfois, il faut accepter de ne pas comprendre et commencer à vivre. Ça ne rend pas forcément plus stupide. Surtout quand il n'y a rien à comprendre. Il n'y a pas toujours d'explications, c'est même assez rare qu'il y en ait. C'est la vie, c'est tout. Et je te dis ça avec tout le mal que j'ai à la supporter.

- Écoute, je sais pas. Je veux juste pas que tout soit foutu en l'air à cause d'une crise de paranoïa. Si tu es restée aussi longtemps, c'est que quelque part, tu avais besoin que je sois là. Je suis toujours là, c'est la seule chose dont j'ai envie, être là. Enfin, là, avec toi, parce que les hostos me dégoûtent, je préférerais autant que ce « là » soit ailleurs. Je me fous du livre, je me fous de tout ça, l'écriture m'a jamais fait supporter d'être seul avec moi.

- Tu as fini ?

C'est visiblement la tirade de trop.

- Ok, ok, je m'en vais.

- Mais non, c'est bon, tu peux rester.

- Ah.

- Les hostos me dégoûtent aussi, autant qu'on soit deux à en souffrir. Tu me dois bien ça.

- Je ne sais pas ce qu'il faut que je dise.

- Rien. Tu fermes un peu ta gueule et tu m'évacues cet air de chien battu. Qu'est-ce que tu croyais ? Que j'étais avec toi par charité ? Tu penses avoir le monopole de la peur et de la paranoïa ? Tu penses que tous les moments de merde qu'on a passés ensemble parce qu'on arrivait pas à vivre correctement, quand on finissait comme des loques, je les oubliais après ? Tu penses que les bons moments, je les faisais passer à la trappe de la même manière ? Tu penses pas que je me serais tirée si j'avais estimé trouver mieux ailleurs ? J'espérais que tu comprendrais de toi-même l'importance que tu avais sans que j'aie à te le rabâcher en permanence.

- Sans doute.

- Réfléchis, vu que tu passes tellement de temps à le faire. Je suis sans doute très mauvaise pour dire ce que je ressens, très abrupte, parce que j'ai moi aussi peur que ça s'en aille si jamais on rationalise le truc, mais je vois pas où j'ai laissé penser que j'allais te faire une saloperie dans le dos.

- J'ai compris. Je l'ai compris à la seconde où t'as foutu le camp. Mais c'était aussi à cause du livre, il paraissait tellement léger, dénué d'importance, une fois sorti sur papier, j'avais l'impression de ne plus avoir aucune prise dessus. Quand j'ai vu qu'il était plus là, j'ai paniqué, j'ai inventé n'importe quoi. Ça n'aurait pas dû retomber sur toi.

- Non, ça n'aurait pas dû.

Anna laisse échapper une toux qui se répercute dans son crâne, lui arrachant une grimace.

- Mais pour revenir au livre, justement, essaye de pas lui faire du mal, il vaut bien mieux que nous deux.

- Tu l'as lu ?

- Pas tout. L'autre matin avant de partir.

- Je croyais que tu voulais pas le lire.

- Tu aurais écrit différemment. Je voulais pas interférer.

- Tu interférais déjà avant-même la première page.

- Peu importe.

Je ne sais pas si c'est le bon moment d'en parler, vu le lieu et les circonstances, mais je suis trop curieux.

- Tu en as pensé quoi, alors ?

- Il y a beaucoup de jolies choses. Du merdier pathétique et égocentrique, un sens inné de la paresse, et des trucs qui tiennent pas debout, mais beaucoup de jolies choses. Et pour le coup, si j'ai pu en être la cause, la cible, la conséquence, ou le reliquat, je préfère le garder dans un coin au chaud, plutôt que le nier en rougissant secrètement. Je ne suis pas sûre d'avoir l'amour-propre suffisant pour tout recevoir, mais je prendrai ma part, les autres se démerderont avec le reste.

- C'est pour ça que tu t'en vas pas ?

- Tu préférerais que je t'aime pour ce que tu écris plutôt que pour toi ?

- Oui. Non. J'en sais rien. Il y a une différence ?

- Ça dépend si c'est moi que tu veux ou un personnage de roman. Je pense qu'on ne retient personne avec des livres. Même s'ils lui sont consacrés. La question a déjà été réglée en amont. Les livres ne sont là que pour préserver la beauté de ce qui a été vécu. Mais il faut bien vivre.

- Faut que je mange un morceau.

C'est une bonne idée. Malheureusement arrivée trop tard. Un vertige me monte à la tête, et je m'effondre sur la table basse précédemment évoquée et une pile de Paris-Match trop dure pour amortir la chute. Ce n'est pas aujourd'hui que ce magazine prouvera son utilité.

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